Marc Pelletier
Lorsque l’on attrape la "piqûre" de la collection , les
questions qui émergent soit sur les dates, les personnages ou la
décoration des pièces, nous ramènent constamment à l’Histoire. Pour
illustrer ce propos, j’ai retenu la question suivante qui a l’avantage de
nous faire voyager dans le temps et l’espace, tout en nous permettant de
faire des liens avec nos propres champs d’intérêt. Qu’est-ce qui explique
l’apparition du "Sceau de Salomon" (1) sur les pièces de bronze du
souverain marocain Moulay Sulayman 1206-1238H (1792-1822)?
D’entrée de jeu, je crois qu’il est bon de souligner que
dans la culture arabe, la valeur que l’on accorde notamment aux pièces
d’or et ensuite aux pièces d’argent et de bronze ne se compare pas à celle
qu’on leur attribue dans le monde occidental, qui fixe la base de leur
valeur presque exclusivement sur le prix du métal lui-même. Dans les pays
arabes, les pièces d’or prennent une place prépondérante dans les dots et
les grandes transactions, alors que les pièces de bronze sont considérées
comme vil métal, répugnant en quelque sorte.
Au tout début du règne de Moulay Sulayman, la situation
économique et financière du pays était telle qu’il était pratiquement
impossible au sultan, faute de disponibilité en métal précieux, de
produire les monnaies d’argent nécessaires aux transactions. Tout en
laissant circuler librement les monnaies d’argent de source européenne,
notamment la peseta espagnole, il eut la brillante idée de remplacer la
monnaie d’argent courante du pays, soit le dirham, par la monnaie de
bronze marquée du "Sceau de Salomon" sur l’avers et parfois sur les deux
cotés des pièces. Ces pièces furent appelées "fels slimani", fels de
Moulay Sulayman. Le grand motif décoratif, caractéristique de ce règne, se
définit comme suit: figure hexagonale étoilée , formée de deux triangles
équilatéraux aux sommets opposés entrecroisés, avec un pois central.
Mais, comment ce symbole ( Sceau de Salomon ) réussit-il à
rallier la population à cette monnaie de vil métal? Bien sûr, on peut
avancer l’hypothèse que le "Sceau de Salomon" devenait alors le sceau du
sultan Moulay Sulayman , homonyme du roi Salomon: il en avait fait sa
"marque parlante" , bien en vue sur les pièces. Cette explication est
plausible mais je ne crois pas qu'elle suffit à elle seule à expliquer la
réaction positive de la population .
De fait, il faut souligner que l’utilisation du "Sceau de
Salomon" sur les fels de bronze coulés s’est perpétuée jusqu’en 1310H (
1892 ) et que, pendant plus de cent ans, cette utilisation a toujours
obtenu la faveur populaire. Ce n’est qu’en 1310H , en tentant de
moderniser l’apparence des pièces, que le "Sceau de Salomon" fut éliminé;
il faut toutefois ajouter que ces nouvelles pièces furent très mal perçues
par la population. Faut-il y voir un lien avec la disparition du "Sceau de
Salomon"? Je crois que oui, et la suite de ce propos peut nous en
convaincre.
La figure hexagonale étoilée représentait à l’origine un
bouclier fait de deux peaux de bêtes assemblées par un rivet de bronze. Du
point de vue de la philosophie antique et médiévale, il réunit en un seul
symbole les quatre éléments naturels: feu , eau , air et terre. Comme
signe magique, il agit à titre préventif et est doué de son pouvoir
d’origine en tant que bouclier. De plus, son effet est renforcé par le
fait qu’il représente également une paire d’yeux conventionnelle: un droit
et un renversé avec pupille commune; il protège du mauvais œil, il
l’emporte en puissance magique.
On a donc, sur les monnaies de bronze de Moulay Sulayman,
un "Sceau de Salomon" qui tient lieu de marque parlante pour le sultan et
en même temps de signe protecteur. Sa forme particulière, avec un pois
central qui figure l’œil, est réservé aux pièces de bronze, vil métal issu
des mines et du feu de fonderie, lieux fréquentés par les mauvais génies,
et caractérisé par une odeur particulièrement désagréable, qui lui a valu
en arabe littéraire le surnom d’el-muntin, "le puant" . Par ce signe
opposé , le métal perd ainsi les vices de ses origines et devient un objet
bénéfique. On peut reconnaître dans tout ceci, de tenaces survivances des
croyances populaires païennes qui ne sont pas exclusives à l’occident
musulman.
Moulay Sulayman a donc réalisé un coup fumant en
introduisant sur les monnaies de bronze le "Sceau de Salomon" car la
population, qui était loin d’être soumise aveuglément à cette époque, les
rebellions en font foi, accepta d’emblée le fait d’être privée pendant
plus de vingt ans de pièces d’argent frappées au Maroc: les transactions
se faisant uniquement avec les monnaies européennes en argent et les
fameux fels marqués du "Sceau de Salomon". Cette stratégie sauva le Maroc
de la crise, permit à la monnaie d’argent, qui avait perdu 20% de sa
valeur, de se stabiliser et au commerce extérieur et intérieur de
survivre. Peu à peu, l’argent rentra dans les caisses de l’État, et
lorsque le souverain mourut, son successeur fut en mesure de frapper à
nouveau la monnaie d’argent marocaine.
Cette page d’Histoire typiquement marocaine, reliée aux
pièces de bronze produites sous le règne de Moulay Sulayman, vise
simplement à attirer votre attention sur la contribution des monnaies de
chaque pays, comme "Reflets de l’Histoire".
(1) référence: " Corpus des Monnaies Alawites" . Daniel Eustache ,
Banque du Maroc , 1984