Il y a vingt-cinq ans, lors de ma " cueillette de pièces de monnaies
au Maroc, les faux d'époque
m' apparaissaient comme de simples
curiosités. Plus tard, j'ai pu constater que leur valeur marchande
dépassait parfois la valeur des pièces authentiques (1). Mais ce n'est
que tout récemment que j'ai découvert jusqu'à quel point ces petites
pièces témoignent, beaucoup plus que les vraies pièces, de l'époque où
elles sont apparues (2).
Les faux d'époque, produits pendant les mêmes années que les vraies
pièces étaient généralement bien fabriquées, mais les métaux de base
utilisés à cette fin étaient plus communs. Le fait que ces pièces aient
été bien "maquillée", leur permettait alors de s'introduire sur le
marché pour les mêmes fins que les pièces officielles.
Mais comment peut-on expliquer leur apparition massive sur le marché
lors de très courtes périodes ? L'histoire des pièces qui suit
contribuera sans doute à jeter un peu de lumière sur ce sujet.
En AH1276 / 1859 AD, la guerre éclata entre l' Espagne et le Maroc: le
nord du pays fut envahi et
l' Espagne prit le contrôle de la ville de
Tétouan, située à proximité de la Méditerranée. À la fin de cette
guerre, qui survint quelques mois plus tard, le traité de paix signé
entre les deux pays stipulait que le Maroc devait payer à l' Espagne,
comme condition pour son retrait du territoire, l' équivalent de 100
millions de francs or. Les pièces d' or et d' argent du Trésor marocain,
bien qu' insuffisantes, furent fondues à cette fin, ce qui entraîna la
ruine du pays. Il fallut vingt-cinq ans au Maroc pour rembourser sa
dette en totalité.
D' autre part, en AH1283 / 1859 AD, le sultan, guidé sans doute
beaucoup plus par la doctrine religieuse ou par sa propre gloire que par
la prudence requise sur le plan financier, décida de ramener le poids du
dirham de 1.954g à 2.931g ( poids légal ). Ce fut une décision fort
discutable compte tenu du mauvais état de l'économie et du fait que le
poids du dirham devenait 14% plus élevé que le poids du 5 francs et de
la 5 pesetas , monnaies elles aussi utilisées dans les transactions au
pays.
Comme si la situation n' était pas déjà suffisamment désastreuse, le
Maroc fut infesté de criquets en AH1283 et la population fut par la
suite sévèrement touchée par la famine et la maladie.
On vit alors apparaître entre AH1283 et 1291 des pièces contrefaites.
Ces faux dirhams furent frappés sur des flans de cuivre et de laiton
pour être ensuite couverts d'une mince couche d'argent. Les pièces en
cuivre étaient fabriquées dans la région du Sous ( sud du Maroc ) alors
que les pièces en laiton provenaient de pays d'Europe, de Tanger et
aussi d' Algérie. Au cours de cette même période, une grande quantité de
dirhams furent soit fondus pour récupérer l'argent ou encore
thésaurisés.
Suite aux faits précités, il est possible de conclure que la guerre,
la ruine économique, la pauvreté et la dévaluation du système monétaire,
doublées d'une forme bien réelle de "débrouillardise" collective ont
suscité la production de faux d'époque.
Messagers silencieux qui ont survécus à l' usure du temps, ces faux
témoignent cependant d'une façon fort éloquente de l' Histoire du Maroc.